Le Groupe Morpain

Jean, Paul,Gérard MORPAIN (1897-1942)

Dès l’été 1940, au Havre, des hommes se dressent contre l’occupant allemand. Un enseignant, Gérard Morpain (Jean Morpain à l’état-civil, né à Bordeaux le mai 1897 ), va réunir autour de lui un petit noyau d’opposants.

 

L'un des tout premiers réseaux de résistance en France

 

En 1939, Jean, fils de François et  Thérèse Morpain, résidait rue de Verdun à Sanvic et enseignait l’histoire au lycée de garçons (François 1er) du Havre où il avait  été nommé en 1936.

Franc-maçon, il appartenait à la loge « Émile Zola ».

Ancien combattant de la Première Guerre mondiale et patriote, il n’admet pas l’armistice et développe un fort sentiment anti-allemand  [1].

Avec le concours de deux jeunes gens rencontrés à l'automne 1940, Pierre GARREAU (16 ans), un de ses anciens élèves, et un ami de ce dernier, Jacques HAMON (alias Maurice Hue, 19 ans), Gérard Morpain va durant deux mois observer et écouter leur cercle d'amis avant de les mettre dans la confidence de leur projet  [2].

C'est ainsi que va naître le  « Groupement de Résistance Générale », plus connu sous le nom de « groupe Morpain »,   l’un des tout premiers réseaux de résistance en France.  [1]

 Le développement du groupe Morpain

 

Passée sa phase embryonnaire, le groupe rassemble une centaine de personnes issues d'horizons divers (professionnels, sociaux, politiques) et aux fonctions multiples (agents réguliers ou occasionnels, chefs de groupe, agents de liaison ou de renseignement).

Les membres fondateurs, s'étaient donné initialement deux missions : le Renseignement, dans le but d'informer Londres su les forces allemandes, et l'activité paramilitaire, afin de se préparer à mener le combat auprès des forces alliées le moment venu.

Toutefois, selon Pierre GARREAU, l'activité du groupe était  de nature défensive plutôt qu'offensive. S'il se sentait solidaire des hommes des maquis, le groupe n'effectuait ni sabotage, ni action terroriste [3].

Rapidement le groupe Morpain étend ses activités au sauvetage des aviateurs alliés tombés dans la région. Ce qui vaudra à la Libération le titre de Helper à quelques uns de ses membres, dont Gérard Morpain.

C'est en 1941 que l'organisation du réseau commence à se structurer et que le travail est réparti entre une vingtaine de sous-groupes ayant chacun une ou plusieurs activités, agissant au Havre et dans un rayon de trente kilomètres.

Jacques HAMON assure la liaison entre les chefs de groupe qui ne se connaissent pas..

 Le sous-Groupe du Port autonome

 

Le sous groupe Port, dirigé par René BRUNEL (comptable), et Georges PIAT,  avec le concours de Robert SALGUES (chef du bureau commercial au Port), André PITTOORS (ingénieur des TPE), va fournir des informations de premier ordre sur le dispositif militaire allemand dans la zone interdite du port (plans des ouvrages fortifiés ; documentation sur les mouvements de la marine allemande).

Concernant l’activité paramilitaire, l’entraînement et l’instruction se déroulaient dans les locaux des « amis du ping-pong » rue Cassard, grâce à des armes récupérées (par Jacques Hamon, au cours de l'automne-hiver 40-41, selon Georges Godefroy), dans les anciennes casernes britanniques Éblé et Kléber au Havre, ainsi que celles du terrain de hockey du HAC à Bléville.

Les munitions et explosifs récupérés furent notamment  dissimulés dans le jardin de Gérard Morpain ainsi que dans les greniers du Cercle Franklin.

Malheureusement, leur activité

d’aide aux alliés  causa l’arrestation d’une grande partie des hommes du groupe, et aboutit à son démantèlement. [1]

La trahison du Groupe

 

Encore fallait-il, pour exploiter ces renseignements, pouvoir les transmettre à Londres ou au chef de la France Libre.

Selon Georges Godefroy, un membre du groupe Bourse présenta à Gérard Morpain un individu nommé "Gouge", censé être de l'Intelligence Service (IS).

Gérard Morpain va d'abord lui confier un courrier pour le général de Gaulle à Londres, puis la mission d’emmener quatre soldats britanniques à Paris, afin de rejoindre la Zone libre puis l’Angleterre. Il lui remet alors 10.000 francs, collectés par le groupe, en vue de cette exfiltration.

Le prétendu agent de l’IS ayant abandonné les quatre Anglais à Paris, ces derniers réussirent par miracle à revenir au Havre et raconter leurs péripéties au membre du groupe. 

Le groupe décida alors d'assurer lui-même le rapatriement des Britanniques et cette mission fut accomplie.

"La résistance n'avait pas atteint cette dureté que lui donnera les épreuves", relève Georges Godefroy : Gérard Morpain décida de passer outre et d'oublier l'escroquerie doublée de mythomanie de "Gouge", bien que ce dernier fut revenu au Havre entre temps [2].

 

En parallèle, le groupe Morpain réussit à établir  un contact avec Londres (convention Lahire), probablement au mois de janvier 1941, et  eut ainsi la possibilité de transmettre ses informations aux alliés.  [1]

A ce sujet, Georges Godefroy rapporte :

"Nous pouvons imaginer l'émotion et la joie que ces enfants perdus de la Résistance éprouvèrent en entendant un soir dans les messages personnels de la BBC, que "La Hire est au rendez-vous" : ils n'étaient plus seuls, ils entraient enfin dans la lutte". 

 

Malheureusement, les bavardages et la vantardise de "Gouge" finirent par attirer l'attention des Allemands.

Ecarté du réseau par Morpain, "Gouge" avait été approché par de jeunes lycéens, par ailleurs ignorants des activités du professeur Morpain.

L'un de ces lycéens  avait confié à "Gouge" qu'un Anglais se trouvait caché rue de Metz, en attente d'une filière d'évasion. Rendez-vous fut pris à l'adresse de la cache et se présenta alors un faux Anglais, qui n'était autre qu'Ackermann, le chef de la Gestapo au Havre.

Les lycéens furent relâchés mais "Gouge", arrêté et interrogé par Ackermann, parla et dénonça  8 des membres du groupe qu’il connaissait et déclara avoir rencontré un "professeur du Lycée" dont il ignorait le nom..

Ackermann convoqua alors les professeurs du Lycée à l'Hôtel de Ville, en présence de "Gouge" qui ne reconnut pas Gérard Morpain. Et pour cause, il était absent...

Ackermann pointa la liste et le lendemain, se présenta au domicile de  Gérard Morpain pour l'arrêter, en présence de Jacques Hamon que les Allemands laissèrent partir, avant de se raviser et de le faire arrêter et interroger le lendemain par Martz, "le plus odieux des agents de la gestapo au Havre"  [2].

 

Un quart des membres est arrêté

 

Suite à ces dénonciations et à un piège tendu au groupement par les autorités allemandes au début du mois de juin 1941, ce sont vingt-cinq des membres du groupe Morpain qui furent arrêtés.

Gérard Morpain est arrêté  pour « espionnage, activité anti-allemande et intelligence avec l’ennemi ».

Emprisonnés rue Lesueur au Havre, puis à Rouen,  les prisonniers furent transférés à Paris à la prison de la Santé.

 

À la fin du mois de novembre 1941, débuta devant la Cour martiale à l'hôtel Continental à Paris, le procès de douze des résistants du groupe, ainsi que celui du dénonciateur du réseau, dont ils découvrirent la trahison  durant les audiences.

Le 14 décembre 1941, le tribunal militaire allemand du Gross-Paris juge prononce son verdict : 

4 sont condamnés à mort et seront fusillés le 7 avril 1942 au Mont Valérien  : Gérard Morpain, René Brunel, Georges Piat et Robert Roux

5 sont condamnés à des peines de prison et à la déportation.

Selon Georges Godefroy : Crevel (travaux forcés à perpétuité) ; Bazille (15 ans de prison) ; Jean Bouin ( 5 ans de prison) ; Palfray et Robert ( 2 ans et demi de prison) ; Houlemare (1 an et demi) et Loisel ( 6 mois).

Bazille et Crevel ne reviendront pas des camps de concentration.

Trois sont acquittés, dont Jacques Hamon, alias Maurice Hue (inconnu de Gouge et dont les aveux furent reconnus avoir été signés sous la menace) ; et Denise Coquin, 19 ans.

"Gouge ", fut reconnu coupable d’avoir donné le groupe Morpain, et condamné à cinq ans de travaux forcés. Il mourut au camp de  Mauthausen au mois mars 1945 

 

Au cours de leurs perquisitions, les Allemands découvrirent un poste-émetteur (selon G. Godefroy), des documents d'ordre militaire et quelques armes ; mais ils ne découvrirent pas la cachette du Cercle Franklin, ni celle de la rue Cassard [2]

 

Gérard Morpain était titulaire de  la Croix de guerre 1914-1918 et de la Médaille de la Résistance à titre posthume.

Il obtient le grade de capitaine au sein des Forces françaises de l’intérieur (FFI), d’Interné Politique puis Interné Résistant. Il fait également partie des helpers recensés dans les archives britanniques.

Son nom a été  donné à la rue où il habitait à Sanvic (anciennement rue de Verdun) et la salle d’histoire du lycée François 1er porte son nom. [1]

 

En l’espace d’une année seulement, Gérard Morpain avait jeté les bases d’un réseau qui succèdera au Groupe Morpain pour devenir « L’HEURE H » à partir de janvier 1942, et Salesman-Buckmaster » (réseau SOE) en mars 1943. 

 

Sources

[1] Gérard Morpain. Dictionnaire biographique du Maîtron  LIEN 

 [2] Le Havre sous l'occupation 1940-1944. Georges Godefroy, 1965.

 [3] Pierre Garreau et Jacques Hamon. Entretien vidéo, 1989. Archives Moïra Hamon.

Ressources

 

- Delphine Leneveu et Thomas Piéplu, ingénieurs d'études CNRS au CRHQ (Centre de recherche d'histoire quantitative) à l'université de Caen ont effectué travail de recherche  qui donnera lieu  à la publication d'un article  concernant la "sociologie du groupe Morpain" à la rentrée de septembre 2018 sur le site  SGM Lien 

Ce site est en lien avec l’Université de Caen et le laboratoire HisTeMé auxquels Delphine Leneveu est rattaché. 

Lien

Contact : delphine.leneveu@unicaen.fr

 

- Les archives municipales du Havre ont acquis en 2016 un ensemble de documents personnels (notamment des courriers) relatifs à l'arrestation de Gérard Morpain.

 

- Bibliographie établie par Jean-Paul Nicolas, Delphine Leneveu et  Thomas Piéplu (site du Maîtron)

DAVCC, Caen. 

SHD : GR 16 P 295576. 

Arch. mun., Le Havre : 517W9, B12. 

SHD, dossier Houllemare. 

Arch. Nat., Kew, Registre des helpers : WO208 5465 à 5474. 

Arch. Dép. Seine-Maritime : 51W 419. 

Pringard Olivier, République et Franc-Maçonnerie au Havre, 1815-1945, Luneray, Bertout, 1994, p. 497. 

Godefroy Georges, Le Havre sous l’Occupation, 1940-1944, Le Havre, chez l’auteur, 1965. 

Billet Jean-Charles, Résistance de l’ombre, groupe France-avant-tout, Le Havre, chez l’auteur, 1997.

Site Internet Mémoire des Hommes. 

Fiche biographique Gérard Morpain, Dictionnaire biographique du Maîtron

Notes Thomas Piéplu et Delphine Leneveu.